Le voyage
- 16 mars
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J'ai parfois de drôles de souvenirs. Je les reçois telle une émotion qui m'envahit, soudaine et imprévisible, une émotion du corps et du cœur que je peine à rattacher au moment, une émotion qui diffuse en moi et imprime sa trace. Alors je cherche, à l'affut du mot, de la pensée, de l'odeur qui a tout déclenché.
C'est le début du printemps. L'air est doux sur ma peau, le parfum des lilas en fleurs s'accorde harmonieusement au chant enjoué des oiseaux. Il est 20 heures. Je rentre du travail et je savoure ce moment de solitude. Je marche dans la ville, au hasard des petites rues que je connais si bien et qui m'amèneront quand j'en déciderai jusqu'à ma maison. Personne ne m'attend. Je savoure cette légèreté de ne manquer à personne. Je devine derrière un grand mur une famille qui s'affaire. C'est l'heure du repas. Les enfants affamés terminent de mettre la table. Le bruit des couverts, une porte qui claque et je change de rue. La fenêtre de la jolie maison aux volets blancs est entrouverte. Elle laisse s'échapper des effluves de viande grillée et le son lointain et criard de la télévision. C'est alors que le drôle de souvenir est arrivé. Me prenant furtivement dans sa main, il m'a déposée dans une petite rue colorée d'Essaouira. Muezzins lancinants, marchands d'oranges ou de pastèques, odeurs de cumin, de poisson frit et d'huile d'argan, effluves de jasmins éclatants et de roses de Damas se sont brièvement installés dans ma rue, empreintes joyeuses d'un séjour partagé avec mes enfants quand ils étaient encore petits. Je suis devant chez moi mais je ne m'arrête pas. Je n'ai pas terminé mon voyage.



